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Avancer

Les rayons du soleil filtraient à travers mes paupières. Sa chaleur chauffait le sommet de mon crâne ainsi que le bout de mes oreilles. Mes joues étaient irritées, brûlaient par le froid. Ma langue humidifiait mes lèvres toutes les cinq secondes, gercées. Ma gorge me donnait l’impression d’avoir de la farine dans les voies respiratoires, respirer me faisait tousser. Des glaires se battaient pour sortir de ma bouche. Ou peut-être que c’était moi qui me battais pour qu’elles sortent. Mon nez me donnait la sensation d’être collé. Mes cheveux volaient en travers de mon regard, mes mains ne cessaient de les repousser. Une croix s’enfonçait dans ma paume, dont la chaîne pendait d’entre mes doigts.

Je marchais.

Mes muscles me brûlaient à chaque pas.

Je ne pouvais pas m’asseoir. Je devais avancer.

Je ne me souvenais de rien. De l’eau coulait de mes joues et je ne savais pas pourquoi.

C’est comme si je ne voulais pas me souvenir.

Mes jambes tremblaient sous mon poids. Quelque chose n’allait pas. Je le savais. Mais une partie de mon esprit voulait savoir pourquoi j’étais là. Mes jambes allaient lâcher, je décidai de continuer. Je devais marcher, seul cela importait.

J’écartai une fois de plus les cheveux de mon visage et regardai devant moi. Je ne pourrais expliquer ce que je voyais, car je ne voyais rien de très concret. Il s’agissait de tâches de couleurs très claires, surtout du blanc, mais elles étaient très éloignées, et en même temps très proches de moi. J’aurais bien cru être aveugle, mais je n’avais pas du tout cette impression. Non, au contraire, je voyais très bien, c’était ce qu’il y avait devant mes yeux qui ne voulait rien dire.

J’avais envie de rire. Tout cela ne voulait rien dire.

J’étais peut-être folle, ou peut-être que je le devenais. Quoi qu’il en soit, je devais avancer…

Pourquoi ? On me l’a dit.

Mais, j’avais mal. Je sentais que je ne pourrais pas faire beaucoup plus de pas. Il faudrait peut-être que j’abandonne.

Non ! Ne jamais abandonner, c’est ce qu’on m’a toujours dit. Abandonner, c’est être lâche.

Je continuai. Chaque pas m’arrachait une grimace. Je suai de l’intérieur. J’en avais marre. Pourquoi toujours écouter les autres ? Parce qu’ils sont plus grands ? Plus adultes ? N’importe quoi ! De toute manière, je ne pouvais plus.

Je m’arrêtai.

« Tu dois choisir ! »

Une voix me parvint de nulle part et de partout à la fois. Mais je la reconnaissais.

-Papa ?

Seule une nouvelle bourrasque vint encore m’embêter et je dus faire de gros effort pour ne pas m’arracher les cheveux.

-Papa, je suis là, aide-moi s’il te plaît !

Il n’y avait rien d’autre qu’un vent incessant.

-Grr, toi aussi tu commences à me courir sur le haricot !

Je décidai de me retourner. On m’avait toujours dit de ne jamais regarder en arrière, mais d’où vient ce vent, j’aimerai le savoir.

D’une : Le vent soufflait à présent face à moi, donc plus de cheveux dérangeants.

De deux : Le décor était différent.

Il y avait un chemin qui menait vers dirait-on, un village. J’étais sur ce chemin mais il n’y avait rien de l’autre côté. Comme si c’était moi qui l’avais tracé en marchant.

Je fis un pas dans cette direction, et, dans ma tête, j’avais comme qui dirait, des voix. Des mots formant des phrases. Je connaissais ces phrases comme je connaissais ces voix. Je les entendais depuis toute petite. Il y avait également des voix qui m’étaient toutes aussi familières mais que j’avais entendu il y a peu.

Je n’arrivais pas vraiment à les retenir. C’est comme s’ils passaient à côté de moi. Je les vois, je les entends, mais ça ne fait pas travailler la mémoire à long terme donc je les oublie.

Le décor changeait sans arrêt. Il passait de la plaine à la campagne, de la campagne à la montagne, de la montagne à la mer, de la mer au désert… Les paysages étaient magnifiques.

Je regardais de l’autre côté, du côté où j’étais censée continuer, mais je ne savais pas ce qu’il y avait derrière à ce moment-là. Maintenant que je le sais, je préfère avancer dans l’autre sens. On m’a toujours dit de ne jamais me retourner, mais ce que j’y trouve, ce n’est que du bonheur… Ah, pardon, il y avait quand même des zones d’ombres par-ci par-là. Comme dans tout un chacun. Quand on y pense, dans toute vie, il y a des moments agréables, comme il y en a des moins bons.

Le vent forcit tout à coup et je me retrouvais avec une masse de cheveux au fond de la gorge, entrain de m’évertuer à ne pas m’étouffer.

Si j’avais eu un chouchou à ce moment-là cela aurait été magique.

De la brume se forma brusquement devant moi. Je crus devenir dingue jusqu’à que j’y vois une image, ou plutôt un défilement d’images.

Je revis une scène de moi et d’une autre fille qui me paraissait familière. Elle me brossait les cheveux.  Les siens étaient d’un châtain clair. Brillant comme le soleil, de longs filaments d’or. Je connaissais cette fille, j’en étais persuadée. Elle me tressait les cheveux. Entortillait cette masse qui était la mienne, jusqu’à en faire quelque chose d’acceptable. Elle finit par me les attacher avec un chouchou qu’elle avait soigneusement gardé autour de son poignet.

La brume se dissipa. Un sentiment de manque m’envahit. J’aurais tellement voulu que ce moment continue encore ! Cette fille me semblait tellement familière.

Levant mes yeux, j’aperçus comme un flou. Je décidais d’avancer. Mes jambes, dont les muscles étaient toujours cramés, ne me paraissaient plus si lourdes. Je redressais mon dos et fis un pas. Il n’était pas énorme, mais c’était déjà ça.

Le vent continuait de s’abattre sur moi, irritant ma gorge plus qu’elle ne l’était. Je mis ma main gauche sur le devant de mon cou, le protégeant du froid. Je regrettais de ne pas avoir une écharpe sous la main…

Au moment où je pensais cela, une brume vint de nouveau perturber mon regard. Je crois que les images qui s’y formaient étaient des souvenirs. Mais des souvenirs de quoi ? De ma vie ? Mais, quelle vie ?!

Des images se formèrent comme je m’y attendais. Cette fois j’étais toute seule devant le miroir avec une boîte dans les mains. Je fermais les yeux et tint la boîte tout près de mon cœur. Je la serrai et sentis son odeur. J’essayais de me souvenir, mais je n’arrivais pas à savoir qu’elle odeur avait la boîte.

Dans le souvenir, je l’ouvris délicatement et en sortis une écharpe. Elle était rouge, grise, jaune, et noire. Autour de mon cou, je me regardai et me sentis apaisée. C’était un cadeau, son visage, je le connaissais. Mais comme d’habitude, il ne faisait que frôler ma mémoire sans jamais vraiment y accéder.

La brume disparue, comme je le présumais, à son habitude.

Je me remis en marche en quête de réponse. Je devais découvrir ce qu’il s’était passé. Je voudrais retrouver ces personnes, lesquelles me manquent. Je ne regrettais pas de faire demi-tour. Etant élevée dans une ambiance de préjugés… je me rappelle de mon éducation sans pour autant me souvenir des visages ? Je soupirai, ne jamais demander où est la logique… en fait, il n’y en a pas.

Quelques mètres plus loin, ma cheville glissa sur le sol et je me retrouvai les fesses par terre pendant que ma croix s’échappa de mes doigts. Elle atterrit dans une flaque d’eau… Une… flaque… d’eau ? je levai la tête vers le ciel. Les nuages avaient obscurci le ciel. Il pleuvait.

Il pleuvait !

Il n’y avait même pas vingt secondes, le soleil cognait sur ma tête. Et maintenant il pleuvait.

C’est une blague j’espère !

Je me relevai et plongeai ma main dans la flaque pour y attraper mon collier. L’eau y était glacée. Elle congela mes doigts en moins de deux. Et comme précédemment, des images se formèrent cette fois dans l’eau, le reflet m’envoyant dans l’oubli. Je commençais à m’habituer à ce rituel.

Pensant que le soi-disant souvenir allait se centrer sur le collier, je fus surprise qu’il s’agisse d’un lac.

Je me retrouvais devant un lac d’une superficie moyenne, à l’extrémité de l’un des deux bouts. De l’eau s’écoulait dans une espèce de cuve où l’eau se déversait ensuite près de l’usine. Celle qui se trouvait derrière moi. Je n’avais pas besoin de me retourner pour le savoir. C’était seulement un souvenir comme les autres, un souvenir qui m’avait forgé.

Sur le chemin, un couple se promenait main dans la main. L’homme – une bouteille de bière à la main, regardait la femme se trouvant à côté de lui comme si c’était la première fois. Ils se parlaient mais je ne les entendais pas, j’étais spectatrice de cette scène.

Le paysage se volatilisa comme d’habitude, et je me retrouvais une nouvelle fois toute seule dans ce monde d’une irréalité à s’en mordre les doigts.

Le cœur serré, je continuai sur ce chemin plein de surprise. Mes muscles continuaient de tirés, mais à ce stade je ne m’en préoccupais plus.

Je voulais en voir plus !

Je voulais savoir…

Les nuages se condensaient. La neige se mit à danser autour de moi. Ces petits flocons se déposant sur le sol ainsi que dans mes cheveux. Je pris une grande inspiration. L’air frais me fit du bien.

L’air se rafraîchit nettement. À tel point que la neige gela. Le chemin était devenu une véritable glissade.

Je m’élançai. Je ne sentais plus mes pieds mais quelle importance. À ce stade, je m’en fichais. La stabilité laissait à désirer, néanmoins je m’amusais.

Quand est-ce que je m’étais amusé pour la dernière fois ? Je ne savais pas, mais j’avais une impression de déjà-vu.

Aucune brume ne vint me montrer mon passé. Je n’eus pas l’impression d’en avoir besoin.

Je sentais qu’il fallait simplement que j’avance encore.

Glissant sur la glace, je pris de grandes goulées d’air frais. Je pleurai. Je me sentais seule dans cet endroit. Je ne connaissais pas la sortie, comme je ne connaissais pas l’entrée. La seule certitude qui me prouvait que j’étais bien quelqu’un était ces souvenirs ou ces impressions qui m’assaillaient de part et d’autre de temps en temps. Je continuais d’avancer sur cette glace brillante.

Mon pied glissa jusqu’à taper mon autre pied et me faire perdre l’équilibre. Mes fesses entrèrent en contact avec le sol. Un cri s’échappa de ma bouche et ma respiration se coupa quelques secondes. Je suffoquais, l’air s’échappa de mon corps comme d’un aspirateur, mes poumons me brûlaient. Je toussai et crachai les fameuses glaires qui m’obstruaient la gorge.

J’appuyai mes mains au sol et m’aperçue que la glace avait disparu. Quand je vous disais que cet endroit n’était pas réel, je ne mentais pas !

Je me relevai tant bien que mal, admirai mes jambes sèchent et eus un mouvement de recul. J’étais nu. Le soleil qui venait subitement de réapparaître réchauffait mes bras, mes pieds, mes mollets… et mes fesses surtout. Je les massais, encore engourdi par le choc qu’elles venaient de subir.

Pourquoi étais-je nu ? Encore un mystère à résoudre ? Dites-moi que je rêve !

J’avançai et m’arrêtai, soudainement paniquée. Je n’avais plus le collier dans ma main. Je ne me souvenais pas l’avoir laisser tomber tout à l’heure. Je regardai tout autour de moi mais ne le voyais pas. Mon cœur se serrait à l’idée de l’avoir perdu. Il m’était si cher…

…si cher ?

Je relevai la tête et me laissai éblouir par cette intense lumière. Je fermai les yeux et arrêtai de penser. Il allait falloir que j’arrête d’avoir peur, il fallait que je lâche prise.

Une lumière éblouissante arrivait à passer à travers mes paupières malgré les yeux fermés.

Je m’en détournai. En ouvrant les yeux, il n’y avait plus rien. Seulement le vide.

Mais cette fois, j’entendais.

J’entendais des pleurs. Je vis un homme d’une soixantaine d’année habillé d’un costume gris, un mouchoir à la main. Une femme du même âge se tenait à ses côtés, le regard dur, les cheveux châtain clair aux reflets dorés relevés en un chignon serré, où quelques mèches s’étaient rebellées.

Un homme à la trentaine se tenait près d’une porte. Il discutait avec un autre homme vêtu d’une blouse blanche ainsi d’une charlotte bleue sur la tête. L’autre homme était celui de mon souvenir, celui du lac qui tenait une bière à la main, celui qui me tenait la main. Il ne pleurait pas, néanmoins, tout le monde aurait pu remarquer ses poings serrés à en devenir blancs.

Ils se tenaient tous dans un long couloir, aménagé de banc, de machines à cafés, et de portes. Ils parlaient, et je pouvais les entendre.

Si l’on prenait la décision de me ranimer, je sais que je ne vivrai pas complètement. On ne peut prendre cette décision à ma place. Elle m’appartient. De toute manière, mon cœur a cessé de battre au moment où j’ai compris que cet enfant pourrait ne pas voir le jour. J’ai cessé d’exister. Mourir est ma décision.

L’homme remit une mèche blonde derrière son oreille. Ses yeux bleu clair me plongeaient dans un monde de glace. Je m’y sentis bien. Mais je ne pouvais pas revenir. J’avais encore beaucoup à parcourir. Peut-être d’autre vie qui sait ? Ou le paradis ? Ou peut-être un très long sommeil ? Dans tous les cas, je ne pouvais me résoudre à revenir.

Je me détournai et vis l’écharpe autour du cou de l’homme avec qui j’aurais passé ma vie. L’écharpe que je lui avais achetée. C’était donc ça ! Il tenait dans sa main gauche le collier que je croyais avoir perdu. C’était lui qui l’avait. Il était destiné à notre enfant.

Et il le sera.

Je levai de nouveau la tête et fermai les yeux. Cette si douce lumière vint m’enrober. Je ne sentais plus mon rhume, mais je revis le chemin que j’avais emprunté, puis où j’avais finalement renoncé et étais revenue en arrière. Ce n’était plus un enchevêtrement de couleurs, c’était une lumière éclatante et pleine de vie. Je ne sentais plus mes muscles, ils étaient devenus si légers. Je respirais, les voies respiratoires dégagées. Je ne me posais plus la question « qu’y a-t-il derrière moi ? » Je le savais à présent.

Le passé fait partie de nous. Il ne faut pas lui tourner le dos, au contraire, il faut s’enrichir avec, et de là, on peut avancer dans l’autre sens.

Pour la première fois, je souris.

N’écoutez pas ce qu’on vous dit. N’écoutez que ce qui vous paraît bien. Tout ce temps je regardais en arrière, parce que je n’ai pas écouté ceux qui m’ont toujours dit de ne pas regarder en arrière, mais que reste-t-il, quand on ne sait pas ce qui nous attend, que de regarder ce que l’on laisse derrière soi ?

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